Intérieur de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste

Visite architecturale détaillée

L’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste

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Au-delà de son histoire, l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste se lit comme un livre de pierre. À partir d’une transmission reçue de Monsieur Peter Kandalaft, l’un des responsables de l’église lorsqu’elle abritait la communauté anglicane, et d’une lecture symbolique développée depuis plus de trente ans, Dom Charles-Rafaël Payeur en propose ici une visite détaillée, élément par élément.

Du portail Ouest aux nefs, du chœur au chemin de croix, chaque partie de l’édifice devient le support d’un enseignement spirituel offert au pèlerin.

Étape 01

Le portail Ouest et les portes monumentales

« Je suis la porte. Si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé.
Il entrera et sortira et il trouvera la nourriture. »

Jean X, 9.

L’édifice de briques rouges, avec sa façade en grès de Nouvelle-Écosse, possède un portail Ouest classique qui incarne une dynamique de passage entre deux réalités, entre deux états ou deux mondes. En effet, tout portail incarne un seuil, une frontière qui ouvre sur le mystère. Il indique non seulement un passage, mais il nous invite également à le franchir. Il est donc ici une ouverture vers un pèlerinage sacré qui nous conduit jusqu’au Saint des Saints, au lieu de la Présence. Ainsi, il nous permet de quitter le monde profane pour pénétrer dans le monde sacré. C’est d'ailleurs pourquoi on y plaçait autrefois des « gardiens du seuil », figurés dans les édifices plus anciens, par des archers, des dragons, des lions ou des sphinx. Ils avaient pour fonction de rappeler à l’aspirant le caractère redoutable de la démarche qu’il allait accomplir en pénétrant dans le domaine sacré.

Façade Ouest de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste
Façade Ouest de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste

En franchissant cette ouverture de la façade Ouest, nous sommes invités à marcher vers la lumière, quittant l’Ouest, qui évoque traditionnellement la mort, pour cheminer vers l’Est, qui incarne une dynamique de renaissance. En nous dirigeant vers l’Est, il s’agit de nous tourner vers ce qui est susceptible de nous assurer une vie nouvelle. Toute la misère de l’homme actuel réside d’ailleurs dans le fait qu’il éprouve en lui un désir de transcendance auquel il adhère plus ou moins consciemment, sans pour autant réussir à le concrétiser, demeurant tourné vers le monde. En franchissant le portail d’une église, nous concrétisons ce souhait de nous arracher au monde pour nous mettre en marche vers Dieu.

Toute personne désireuse d’aller à la rencontre du Très-Haut est dès lors invitée à franchir la porte et à entrer en elle-même pour marcher vers une rencontre exceptionnelle. Si le « ciel » est le véritable lieu de cette rencontre, il n’est toutefois pas à l’extérieur de soi, ou au-dessus de nos têtes. Il se trouve essentiellement à l’intérieur de nous, au-dedans de notre coeur : « La venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas observer, et l’on ne dira pas : "Voici : il est ici ! ou bien : il est là !" Car voici que le Royaume de Dieu est au milieu de vous. » (Luc XVII, 20-21). Plus précisément encore, il se trouve au niveau du cœur, un organe que toutes les traditions anciennes ont perçu comme étant le lieu privilégié d’habitation de la divinité : « Ah ! Si mon coeur pouvait devenir une crèche, De nouveau ici-bas Dieu serait un enfant... » (Angelus Silesius II, 53), s'écriait Angelus Silesius. Ainsi, nous sommes invités, en franchissant le portail de l’église, à entrer en nous-mêmes pour y établir une relation plus intime avec l’Éternel, faisant de notre coeur un espace de rencontre avec lui.

À l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste, le portail est suivi d’un portique qui rappelle l’antique narthex autrefois réservé à la formation des catéchumènes. L’entrée dans l’espace sacré proprement dit se fait ensuite en franchissant un seuil protégé par des portes monumentales en chêne sculptées, installées en mémoire du Colonel Arthur Norreys Worthington, décédé en 1912. Elles représentent saint Pierre qui, s’enfonçant dans les eaux, est sauvé par le Christ. Rappelons cet épisode : les disciples sont pris dans une violente tempête sur la mer de Galilée, mais Jésus vient à leur rencontre en marchant sur les eaux. Le considérant d’abord comme un fantôme, ils prennent peur, mais le Christ les apaise. C’est alors que Pierre lui déclare : « Seigneur, si c’est bien toi, donne-moi l’ordre de venir à toi sur les eaux. » (Matthieu XIV, 28). Aussitôt, Jésus l’invite à le rejoindre. Pierre, descendant de la barque, se met donc à marcher sur les eaux. Il prend toutefois peur et s’enfonce, appelant Jésus afin qu’Il le sauve. Le Christ lui tend alors la main et le saisit, lui évitant de sombrer (Matthieu XIV, 22-32).

Les portes monumentales
Les portes monumentales de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste

Ce récit évangélique n’a rien à voir avec une quelconque manifestation paranormale de lévitation, ou avec une négation des lois de la gravité. Il nous rapporte plutôt que saint Pierre, chef de l’Église et prince des apôtres, fut confronté aux vagues dissolvantes du monde dont il triompha en ayant tendu la main au Christ, s’étant intériorisé pour demeurer dans la présence divine. En effet, le Christ est le Verbe, celui qui nous permet d’exister malgré la loi d’entropie qui menace notre être en permanence. Cet épisode nous rappelle également, comme l’a si admirablement enseigné le philosophe juif Martin Buber, qu’il existe un primat de la relation sur l’être, puisque notre véritable existence naît de la relation avec l’autre.

Certes, il ne s’agit pas ici d’un événement spectaculaire aux yeux de l’ego, mais chacun y reçoit un message d’une importance capitale, lui enseignant à demeurer ferme et à maintenir sa singularité devant les vagues déferlantes que le monde dirige contre lui pour le détourner de lui-même. Il lui enseigne également l’importance capitale de la relation avec l’autre dans une expérience qui lui donne d’exister.

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Étape 02

La nef centrale

« J'étais joyeux que l’on me dise : Allons à la Maison du Seigneur !
Enfin nos pieds s’arrêtent dans tes portes, Jérusalem ! »

Psaume 122 (121), 1-2.

L’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste possède une nef centrale impressionnante qui conduit à un chœur magnifique. Haut de près de seize mètres, le plafond de la nef est en forme de bateau inversé. Le mot « nef » désigne d’ailleurs un « bateau », nous rappelant que ce lieu est d’abord un grand navire qui permet une traversée nous conduisant vers l’autre rive, celle du monde divin. Un parallèle fut du reste très tôt établi entre le navire et l’Église. Le texte de l'ordination des évêques, d’après les Constitutions apostoliques, y faisait d’ailleurs déjà allusion : « Lorsque tu rassembles l'Église de Dieu, veille comme le pilote d’un grand navire, à ce que les réunions se fassent en ordre. Prescrit aux diacres, comme à des matelots, d'indiquer leur place aux frères, comme à des passagers. Que l’Église soit tournée vers l’orient, comme il convient à un navire… » (cité in Bayard, Jean-Pierre, La Légende de saint Brandan, Guy Trédaniel, Paris, 1988, p. 151). La nef est donc un navire tourné vers l’orient, le lieu du soleil levant. Le terme « orient », provenant du latin orior, signifie « je me lève » ou « je nais ». En pénétrant dans la nef, il s’agit donc de se tourner vers ce qui est susceptible d'assurer notre renaissance.

Nef centrale de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste
Nef centrale de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste

Dans de nombreuses traditions, l’Est est mis en rapport avec le printemps, une saison principalement marquée par le réveil de la nature jusqu’alors endormie. Dépouillés de leurs feuilles au cours de l’automne, les arbres reverdissent alors grâce aux températures plus clémentes, aux pluies fréquentes et au soleil dont le rayonnement se fait plus présent et plus puissant. En effet, la sève descendue dans leur tronc remonte et les bourgeons, demeurés fermés tout l'hiver, s'ouvrent pour que de nouvelles feuilles fassent leur apparition, grandissent et s'épanouissent. Certains arbres fruitiers s’éveillent en outre en laissant d’abord apparaître des fleurs qui sont ensuite emportées par le vent, laissant place à de jeunes feuilles. Les prairies et les champs, quant à eux, se recouvrent de fleurs et d'une herbe tendre, un plaisir pour les animaux herbivores. Ainsi, le printemps incarne un nouveau départ, soutenu par une activité céleste clémente qui prodigue à la nature toutes les ressources dont elle a besoin.

Ainsi donc, l’Est est associé avec l’aurore qui « chaque matin est là, symbole de toutes les possibilités, signe de toutes les promesses. Avec elle recommence le monde et tout nous est offert. L'aurore annonce et prépare l’épanouissement des récoltes, comme la jeunesse annonce et prépare celui de l’homme. Symbole de lumière et de plénitude promise, l’aurore ne cesse, en chacun, d’être l’espoir. » (Chevalier, Jean et Gheerbrant, Alain, Dictionnaire des Symboles, Robert Laffont, Paris, 1982, p. 86). Aussi, il n’est pas étonnant que la nef orientée vers l’Est évoque, pour le chrétien, la vertu d'espérance dont l’emblème est une ancre marine. Comme nous le rappelle saint Jean de la Croix, il s’agit de « cette tension vers l’avenir qui correspond à une protection contre le monde » (Jean de la Croix, Oeuvres complètes, Desclée de Brouwer, Paris, 1985, p. 482), contre ces propositions provenant d’un monde fini et limité.

Ainsi, l’espérance ne peut être placée qu’en la vie éternelle. Je pense ici à ces paroles que le prêtre formule au début de la messe, lorsqu’il se trouve encore au bas de l’autel : « Pourquoi es-tu triste mon âme ? Pourquoi me troubles-tu ? ». Si son âme est triste, c’est parce qu’elle a été déçue dans ses espoirs humains, les ayant certainement placés en des choses qui ne se sont pas accomplies comme elle l’aurait souhaité. Elle devient ainsi source de trouble. Face à la tristesse qui l’envahit, le prêtre déclare toutefois : « Espère en Dieu, car je le louerai encore ; il est le salut de mon visage et mon Dieu. » (Rituel de la Messe in Grand Missel-Rituel et Vespéral par l’Abbé A. Guilhaim et H. Sutyn, Établissements Henri Proost & Cie, Turnhout (Belgique), 1959, p. 1022). Ces paroles évoquent tout le mystère de la vertu d'espérance qui donne la joie : « Soyez joyeux dans l'espérance ! » (Romains XII, 12). Si l’homme est triste, c'est qu’il est encore prisonnier de ses espoirs et qu’il se refuse à l'espérance, n’ayant pas su accorder une véritable place à la réalité nouvelle qui lui est proposée. Son coeur est alors encombré de mille et un projets qui le vouent à l'obtention momentanée d’une gloire bien éloignée de la transcendance à laquelle il aspire vraiment. Espérer, c’est vouloir vivre d’une vie nouvelle.

Ceci étant, le plafond, qui ressemble à une barque inversée, nous rappelle que nous ne pouvons placer notre bonheur dans les réalités du monde, notre aspiration devant être soutenue par quelque chose de plus vaste. Si nous observons de plus près ce plafond, nous constatons en outre que des croix inversées le soutiennent. Selon la tradition, saint Pierre fut crucifié la tête en bas, par humilité à l’égard de son Maître, l’apôtre croyant qu’il ne méritait pas d’être exécuté de la même façon que lui. Ces croix nous le rappellent donc éloquemment. Mais, le fait d’avoir la tête en bas peut également évoquer un total renversement de la conscience, l’apôtre voyant dès lors le monde à l’envers. Ce qui est tenu pour sage en ce monde devient ainsi folie aux yeux de Dieu : « Si quelqu’un parmi vous croit être sage à la façon de ce monde, qu’il se fasse fou pour devenir sage ; car la sagesse de ce monde est folie auprès de Dieu. » (1 Corinthiens III, 18-19). Dans cette perspective, notre regard doit être transformé et nous devons descendre les montagnes terrestres pour gravir les montagnes célestes, comme nous y invite saint Bernard dans ses sermons sur l'Ascension.

Plafond de la nef centrale
Plafond de la nef centrale de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste en forme de barque inversée

Gravir la montagne de Dieu suppose toutefois d’avoir renoncé, dans un premier temps, à toutes ses prétentions égoïques articulées autour d’une quête de pouvoir, d’avoir et de valoir. La descente des trois montagnes terrestres permet alors de gravir les trois montagnes divines, celles du don, de l’accueil et de la participation à la réalité de l’autre.

Au terme de la nef, éclairée de part et d’autre par des fenêtres latérales, se trouve du côté Nord une chaire richement sculptée, surélevée et surmontée de la croix. Cette croix a été réalisée en mémoire de Charles King, décédé en 1903, et de Bessie King, décédée en 1896. Quant au dais de la chaire, en chêne sculpté, il fut réalisé en mémoire de William Amherst Haies, décédé en 1935, et de sa femme Ellen Derbishire, décédée en 1924. C’est dans cette chaire que l’officiant vient partager le pain de la parole en proposant une lecture des textes du jour. Lors de la messe, une épître et un évangile sont en effet proposés à la méditation des croyants, selon l’antique usage synagogal ou un passage de la Thora était lu, ainsi qu’un extrait d’un ouvrage saint destiné à mieux comprendre la parole de Dieu. Conformément à cette pratique, l’Église propose la lecture d’un passage des évangiles, accompagné de celle d’une épître permettant d’éclairer le sens de ce passage. Au moment du sermon, il s’agit donc de procéder à la manducation des écritures, car le pain de la parole qui n’est pas digéré par les enzymes adéquats ne peut nourrir vraiment. C’est la tâche du prédicateur de rendre cette nourriture accessible.

La chaire de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste
La chaire de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste

Ainsi s’accomplit ce mot de l’Écriture : « Si quelqu’un garde ma parole, il ne goûtera jamais la mort » (Jean VIII, 5), et si nous sommes les passagers d’un vaisseau qui nous conduit vers une nouvelle patrie, nous réunissant, au-delà de la mort, autour de notre Créateur pour participer à la vie éternelle qu’Il nous propose de partager, nous devons recevoir les vivres nécessaires pour réussir cette traversée : la Parole et le Pain consacré. Et c’est ce que nous recevons au cours de notre voyage, alors que l'Évangile nous est solennellement présenté et expliqué. Les mystères eucharistiques sont ensuite célébrés pour nous nourrir d’une manière encore différente. Ainsi, tous les événements, heureux comme malheureux, contribuent à nous conduire vers notre accomplissement.

Symétriquement opposé à la chaire, du côté Sud, se trouve un lutrin disposé sur une tribune surélevée où l’on monte par degrés. Il a été réalisé en mémoire de Marv C. Shreve, décédé en 1911. Dans l’Ancien Testament, Esdras lisait déjà la Loi du haut d’une estrade, devant le peuple assemblé : « Esdras se tenait sur une estrade de bois, construite pour la circonstance. […] Il ouvrit le livre au regard de tout le peuple – car il dominait tout le peuple – et, quand il l’ouvrit, tout le peuple se mit debout. » (Néhémie VIII, 4-5). Cet usage s’était généralisé dans les synagogues où la tribune portait toujours le nom de bimah, du mot hébreu bamah désignant la « hauteur ». Une fois encore, la tradition chrétienne a repris cet usage, et le Pontifical recommande aux lecteurs « qu’ils se tiennent en un lieu élevé, pour que tous les entendent et les voient… ». Ce lutrin est donc surélevé par rapport aux fidèles, mais il ne l'est pas par rapport au sanctuaire.

Lutrin en forme d’aigle
Lutrin en forme d’aigle de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste

Là sont proclamées les lectures, et les lecteurs s’y succèdent selon leur ordre. Le chantre du graduel y monte aussi. L'écoute et l'accueil de ces lectures constituent un moment essentiel de toute célébration chrétienne car elles sont aussi une nourriture spirituelle pour la vie quotidienne, et une source sur laquelle peut s’appuyer le témoignage que chacun est invité à faire. Le lutrin de notre Église-Cathédrale est orné d’un aigle magnifique qui évoque une capacité à pénétrer les mystères divins, comme l’affirmait déjà Denys l’Aréopagite en disant que cet oiseau est doué de la faculté de contempler « librement, droitement et sans décliner » la lumière du Soleil (Denys l'Aréopagite, La Hiérarchie Céleste, Éditions du Cerf, Paris, 1958, p. 186). Ainsi, « l’aigle fixant le soleil, c’est encore le symbole de la perception directe de la lumière intellective. "L’aigle regarde sans crainte le soleil bien en face, écrit Angelus Silesius. » (Chevalier, Jean, Gheerbrant, Alain, Dictionnaire des Symboles, Robert Laffont, Paris, 1982, p. 12). Regarder le soleil, c’est effectivement contempler Dieu, comme les mystiques y ont fréquemment fait allusion en utilisant l’image de l’aigle pour évoquer cette réalité. Le sage comparait même la prière aux ailes de l'aigle s'élevant vers la lumière. Dans cette perspective, il incarne bien la perception des mystères divins et les anciens y ont perçu une image du prophète qui est d’abord un « voyant », comme nous le précise Samuel : « Le prophète de nos jours s'appelait alors le voyant. » (1 Samuel IX, 9).

Percevant le plan de salut proposé par Dieu, le prophète invite alors les hommes à renoncer à leurs attentes humaines pour adhérer à la dynamique voulue par Dieu en le mettant en oeuvre au sein de leur existence. Jean-Baptiste, le dernier des grands prophètes de l’Ancien Testament, « cet homme envoyé de Dieu » (Jean I, 6) pour « rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui » (Jean I, 7), incarnait magnifiquement la figure du prophète symbolisé par l’aigle. Il n’est donc pas étonnant que cet aigle, associé au lutrin, et sculpté dans du chêne, porte la Bible sur son dos.

Parcourons donc la nef avec la joie de l’espérance, afin de pouvoir arriver à notre destination.

Descendre les trois montagnes terrestres

La première montagne à descendre est celle de l’avoir, car Dieu est pauvre, contrairement à notre tendance qui consiste à l'associer à la richesse. Sachant qu’Il a créé cet univers dont la vastitude nous enivre jusqu’à l'étourdissement, il est naturel que nous le considérions comme étant le propriétaire légitime de ce trésor infini, mais cela nous amène trop souvent à nous construire une image païenne comme celle élaborée par les Grecs qui affirmaient que le palais de Zeus était le plus brillant et le plus magnifique de tous. Assis sur son trône d'or, ce dieu des païens recevait chaque jour les divinités olympiennes, plaçant à leur service un cortège de domestiques : « Les uns était chargés d’exécuter leurs ordres ; les autres, de préparer leurs festins, de dresser les tables, de leur verser à boire, et de charmer, par la musique et la danse, les bienheureux loisirs de leur immortalité. » (Meunier, Mario, La légende dorée des dieux et des héros, Albin Michel, Paris, 1980, p. 12). Or « le Dieu des chrétiens » n’est pas riche, car Il ne se présente, ni comme propriétaire des biens dont Il est l’auteur, ni comme un être suffisant, disposant de toutes les richesses dont Il pourrait avoir besoin. Au contraire, « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » (Jean III, 16), ce qu’Il avait de plus cher.

La deuxième montagne à descendre est celle du pouvoir, car Dieu est impuissant. S’il est une qualité divine que personne ne semble pourtant remettre en cause, c’est bien sa toute-puissance. Comment imaginer le Créateur de toute chose autrement que détenant la toute-puissance ? Notre Credo affirme d’ailleurs : « Je crois en Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre… » (Credo in Grand Missel-Rituel et Vespéral par l’Abbé A. Guilhaim et H. Sutyn, Établissements Henri Proost & Cie, Turnhout (Belgique), 1959, p. 1031). Mais s’Il est tout-puissant, et nul ne saurait le nier, c’est d’une manière qui nous est totalement étrangère, chose qui ne devrait pas non plus nous étonner, puisqu’Il est d’abord et avant tout Celui qu’on nomme le « Tout-Autre ». Quelle peut donc être la toute-puissance de Dieu ? La toute-puissance de l’amour puisque « Dieu est amour ». Ainsi, Dieu n’est plus un être de puissance à la manière dont les anciens Grecs concevaient Zeus qui ordonnait et gouvernait l’univers selon sa volonté souveraine. Maître de l’Olympe, il le régissait en effet toute chose selon sa propre loi : « Dispensateur suprême des biens et des maux, sauveur inespéré et juge implacable, mêlant la joie et la peine, Zeus n’a de compte à rendre à personne. À son gré seul, il refuse et il donne. À son gré, sans effort, sans quitter son siège sacré, il précipite les mortels du haut de leurs espoirs superbes dans le néant. À son gré, il tend sa main secourable et retire du gouffre celui dont le pied a déjà glissé. » (Bonnard, André, Les Dieux de la Grèce, Éditions de l'Aire, Lausanne, 1990, p. 42).

Enfin, la troisième montagne à descendre est celle du valoir, car Dieu est humble et discret. C’est encore là une image qui s’oppose à celle d’un Dieu rayonnant de gloire que l’on construit souvent en nous appuyant, une fois encore, sur nos propres aspirations, faisant de lui un « m’as-tu vu » souffrant d'exhibitionnisme aigu, posant des actes spectaculaires pour séduire et attirer les regards à lui. Trop de nos contemporains ont cette vision de Dieu qui leur apparaît dans une gloire éblouissante. Ils recherchent alors sa trace à travers des manifestations surnaturelles qui seraient, selon eux, une preuve de son existence. Combien se laissent ainsi fasciner par des prêcheurs de tout acabit qui multiplient les amen et les alleluia, produisant, au nom de Dieu, des phénomènes toujours plus spectaculaires. Si seulement nous avions soigneusement lu les évangiles ! Si seulement nous avions su observer le Christ naître chez les humbles et se faire baptiser par Jean dans la plus grande humilité et la plus totale discrétion ! Et oui, l’Éternel est discret et d'une discrétion qu’il nous est impossible d’imaginer pour un Dieu, enfermés que nous sommes dans le cercle clos du monde et de nos prétentions égoïques.

Ainsi, le Seigneur est impuissant, pauvre et humble. Pour aller à sa rencontre, nous devons donc descendre les trois montagnes de l’avoir, du pouvoir et du valoir qui sont en réalité autant de gouffres pour la vie spirituelle, élevant au contraire notre regard vers le monde nouveau, à la manière dont Moïse le fit jadis : « L’Éternel dit à Moïse : "Monte sur cette hauteur des Avarîm, pour contempler le pays que j’ai donné aux enfants d’Israël. » (Nombres XXVII, 12). En effet, le terme hébreu avarîm est une forme plurielle de avar qui s’épelle [Ayin-Beith-Reish], et dont nous pouvons former, en permutant les lettres, le terme èrèv [Ayin-Reish-Beith] désignant le « soir », un moment où le soleil se couche, évoquant symboliquement le déclin du moi.

Gravir les trois montagnes divines

La première montagne est celle du don et, plus précisément encore, du don de soi. Si nous admettons généralement que le don est une dimension essentielle de l’amour, nous oublions trop souvent cependant qu’il ne s’agit pas simplement de donner quelque chose, mais de se donner. Évidemment, il est vrai que l’amour est don de nos richesses et que nous ne saurions concevoir une relation d’amour sans offrir ce que l’on possède (matériellement, psychologiquement et spirituellement). Comment pourrions-nous envisager, à plus forte raison, un rapport amoureux où chacun conserverait son compte en banque et ses propres ressources, demandant à l’autre de contribuer équitablement aux achats en commun ? Mais il y a un don encore plus fondamental sans lequel il n’y a pas de vrai amour. C’est le don de soi à la manière dont les époux s’offrent mutuellement l’un à l’autre au point de ne plus s’appartenir, au point d’être dépossédés d’eux-mêmes.

Ainsi, il nous faut apprendre ici à nous donner sans réserve, sachant que la joie de donner est souvent plus grande que celle de recevoir. En fait, « l’homme amoureux, qui cherche à se réaliser dans le don à celle qu’il aime, la mère de famille qui se donne à ses enfants et ne vit que pour eux, sont capables de comprendre ces mots-là. Parce qu’ils communient autant qu’il est possible au mystère de notre Dieu, source de tout amour. » (Ferlay, Philippe, Dieu Trinité dans notre vie, Nouvelle Cité, Paris, 1985). Nous sommes donc invités à donner sans réserve nos propres biens, mais aussi à nous donner nous-mêmes, faisant de notre être tout entier une véritable oblation. Sur un plan plus mystique, c’est d’ailleurs la symbolique profonde de l’offertoire, un moment de la messe qui en demeure certainement l’un des plus grands. Dès le début, il fut pour moi, et il le demeure toujours aujourd’hui, le passage le plus émouvant de la messe, y ayant découvert ce que signifiait vraiment l’offrande de soi, quelque chose que je n’avais encore jamais imaginé.

La deuxième montagne à gravir correspond au développement d’une aptitude à accueillir pleinement l’autre. D’ailleurs, « il n’y a pas d’amour à prendre, tandis qu’il y a de l’amour à accueillir. Il y a autant d’amour à accueillir qu’à donner... » (Varillon, François, Joie de croire, joie de vivre, Éditions du Centurion, Paris, 1981, p. 28). L’accueil est alors plus qu’une simple reconnaissance de l’autre. En effet, il s’agit d’une attitude visant à nous centrer sur lui afin de lui accorder une place prépondérante au sein de notre vie, une place centrale. Dans ce but, nous sommes évidemment invités, dans un premier temps, à nous décentrer. En effet, « je me décentre afin de n’être plus à moi-même mon propre centre, mais que désormais mon centre soit toi. C’est toi que j’aime, qui es mon centre, je vis pour toi et par toi... Aimer, c’est renoncer à vivre en soi, pour soi et par soi. » (Varillon, François, Joie de croire, joie de vivre, Éditions du Centurion, Paris, 1981, p. 28). Ainsi, l’accueil de l’autre s’amorce toujours dans un mouvement grâce auquel nous nous retirons de nous-mêmes en nous-mêmes pour générer un espace vide, invitant alors l’autre à devenir le centre de notre propre vie.

De cette attitude découle une certaine dépendance par rapport à l’autre, notre existence étant désormais centrée sur lui. « Essayons en ce sens d’imaginer le regard d’amour d’une femme sur son mari où il n’y aurait que de l’amour et procédons par l’absurde. Cette femme peut-elle dire à son mari : je t’aime, mais il est bien entendu que si ta situation t’appelle à Madagascar, moi, je reste en France ? Autrement dit, en même temps que je t’exprime mon amour, je t’affirme mon indépendance par rapport à toi. Il est évident qu’une telle attitude est impossible. Aimer, c’est vouloir dépendre: je t’aime, je te suivrai jusqu’au bout du monde, je veux dépendre de toi. » (Varillon, François, Joie de croire, joie de vivre, Éditions du Centurion, Paris, 1981, p. 30).

Cette dépendance ne s’inscrit toutefois pas dans une perspective égoïque, car elle n’est pas soumise à la nécessité de recevoir quoi que ce soit de l’autre. Le Père Varillon l’a d’ailleurs très bien exposé en prenant l’exemple de la relation de dépendance liant l’enfant à sa mère : « Faisons donc attention à une ambiguïté qu’il faut réduire, car il y a deux sortes de dépendance : est-ce bébé qui dépend de maman ou maman qui dépend de bébé ? Au plan de l’être et de la vie, c’est l’enfant qui dépend de sa mère, mais au plan de l’amour, n’est-ce pas la mère qui dépend de l’enfant ? La dépendance de l’enfant par rapport à sa mère est étrangère à l’amour, à la liberté. Si maman n’est pas là pour lui donner le sein, il aura faim, bien sûr. Mais, dans l’amour, c’est la mère qui dépend de son enfant, c’est à ce moment qu’elle lui dit : tu es toute ma joie. Et si l’enfant respire mal, s’il est malade, si le médecin est inquiet, maman ne vit plus, tellement elle dépend de son enfant. » (Varillon, François, Joie de croire, joie de vivre, Éditions du Centurion, Paris, 1981, p. 31).

La troisième montagne à gravir correspond à une expérience de participation à la nature de l’autre, l’ultime désir de toute expérience amoureuse étant de pouvoir ressentir ce que l’autre ressent, de pouvoir vivre ce qu’il vit, et de pouvoir participer pleinement à sa réalité. Toute personne qui a vraiment aimé sait ce que cela représente, la plus grande souffrance de l’amour étant de demeurer étranger à l’autre, de ne pas pouvoir faire son expérience. Or l’accueil et le don, au sens où nous venons de les définir, nous amènent à participer à la réalité de l’être aimé, puisque nous en faisons le centre de notre vie et que nous nous offrons à lui. La plénitude de l’amour nous conduit alors à une expérience de transcendance qui permet d’aller au-delà de ce que nous sommes, dans une participation sans confusion.

En effet, « le voeu de l’amour est de devenir l’autre, tout en restant moi, de telle sorte que l’autre et moi, nous ne soyons pas seulement unis mais que nous soyons véritablement un. L’expérience humaine de l’amour est joie et souffrance mêlées. Joie prodigieuse de dire à celui ou à celle que l’on aime : toi et moi, nous ne sommes pas deux, mais un. Souffrance d’être obligés de reconnaître qu’en disant cela, on dit, non pas ce qui est, mais ce que l’on voudrait qui soit et qui ne peut pas être. Car si l’aimant et l’aimé n’étaient plus deux, il n’y aurait plus d’autres, et, du coup, l’amour serait aboli. Comme disent les braves gens, pour aimer, il faut être deux. Écoutez dialoguer deux personnages de Gabriel Marcel dans Le coeur des autres : "Toi et moi, dit Daniel à sa femme, nous ne sommes pas deux." Sa femme, qui est une fine mouche, répond : "C’est justement ce qui m’effraie quelquefois; tu n’as jamais l’air de me considérer comme quelqu’un d’autre. Quand on n’est plus qu’un seul... comment t’expliquer cela ? On ne se donne plus rien... Et c’est terrible, parce que cela peut devenir un prétexte pour ne penser plus qu’à soi." Si toi et moi, nous ne faisons qu’un, nous nous aimons nous-mêmes. Mais l’amour de soi n’est pas l’amour, il est complaisance en soi, il n’est pas don ni accueil. » (Varillon, François, Joie de croire, joie de vivre, Éditions du Centurion, Paris, 1981, pp. 138-139).

Toute expérience humaine de l’amour tend donc à cette communion sans confusion et il serait erroné d’affirmer, à la manière de Platon, que l’amour s’accomplit dans une fusion. Le philosophe ose même mettre dans la bouche du dieu forgeron cette proposition adressée aux amoureux : « N’est-ce pas ceci vraiment dont vous avez envie: vous identifier le plus possible l’un avec l’autre, de façon que, ni nuit, ni jour, vous ne vous délaissiez l’un l’autre ? Si c’est en effet de cela que vous avez envie, je peux bien vous fondre ensemble, vous réunir au souffle de ma forge, de telle sorte que, de deux comme vous êtes, vous deveniez un, et que, tant que durera votre vie, vous viviez l’un et l’autre en communauté comme ne faisant qu’un. ». S’il est vrai qu’en aimant quelqu’un, je me tourne tout entier vers lui en souhaitant de tout coeur le rejoindre dans ses pensées, dans ses joies, dans ses peines et dans son corps ; s’il est vrai que je choisis de porter sa vie alors qu’il porte la mienne, tout ceci n’implique cependant pas qu’il y ait fusion au sens où la distance et l’altérité disparaîtraient.

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Étape 03

La nef latérale Nord

« Le Seigneur m’a ouvert l’oreille, et moi je n’ai pas résisté,
je ne me suis pas dérobé. »

Isaïe L, 5.

La nef latérale Nord se situe immédiatement à gauche, lorsqu’on entre dans l’édifice sacré. On y retrouve principalement le baptistère que nous décrirons ultérieurement. Dans la plupart des traditions anciennes, le Nord est un espace sacré où réside le principe organisateur qui informe la matière pour l’amener à se structurer et à devenir une réalité singulière, la soutenant contre les forces d'entropie qui la menacent de retourner au chaos de l'indifférencié. L’étoile polaire, qui demeure fixe dans l'axe du pôle Nord de la Terre, constitue d’ailleurs un excellent repère pour les navigateurs, les nomades et les caravaniers. « Perdre le Nord », selon l’expression populaire, consiste d’ailleurs à se retrouver sans direction, dans l'errance du désarroi ou de la folie. Elle joue même un rôle privilégié dans l’univers symbolique, incarnant le centre autour duquel pivote le firmament. En effet, tout le ciel tourne autour de ce point fixe qui évoque à la fois le Premier moteur et le centre de l’univers.

Nef latérale Nord de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste
Nef latérale Nord de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste

Dans de nombreuses traditions, le Nord est également mis en rapport avec l’hiver, la saison la plus froide de l’année. Sur un plan symbolique, il est donc associé à une dynamique de rétractation qui nous amène à nous retirer du milieu extérieur pour pénétrer les mondes intérieurs. Avec l’arrivée des grands froids, l’agriculteur engrange effectivement le grain, et il rentre chez lui pour y passer la période hivernale. La nature elle-même semble se recroqueviller et la vie paraît disparaître, se résorbant à l’intérieur des êtres. Ainsi, l’hiver évoque un processus d'intériorisation, et nous pouvons à juste titre nous demander où se dirige celui qui entre ainsi au-dedans. Il se dirige vers lui-même, répondant au premier appel de l’Éternel qui l’invite à la toute première étape d’une démarche initiatique : s'engager sur le chemin de la découverte de soi.

En effet, « Va vers toi ! » (Cantique II, 10, version Chouraqui) sont les tout premiers mots que le Créateur nous adresse, nous invitant à nous découvrir pleinement. En ce sens, l’hiver initie un processus par lequel nous nous intériorisons, allant à la découverte de ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes en expérimentant le « connais-toi toi-même » qu'enseignait déjà Socrate à ceux qui aspiraient à une vie meilleure. Tout ceci n’est évidemment pas sans faire écho à l’expérience du silence, une ascèse associée au Nord et à toute dynamique d'intériorisation qui permet de se tourner vers l’Éternel et de se placer à l'écoute de ce que nous portons au plus profond de nous-mêmes, comme nous le rappelle admirablement Anselm Grun dans son ouvrage Apprendre à faire silence.

C’est pourquoi le Nord est aussi mis en rapport avec minuit, ce temps où nous sommes profondément endormis, cessant de nous focaliser sur le monde extérieur, afin de nous orienter vers les mondes intérieurs, les réalités divines. Le sommeil était d’ailleurs pour les anciens une occasion privilégiée d’entrer en communication avec Dieu et c’est dans cette perspective que s’élabora toute une science des rêves qui étaient perçus comme le moyen privilégié par lequel Dieu pouvait s’adresser à l’aspirant pour lui révéler ce qu’il était : « Dieu parle cependant tantôt d’une manière, tantôt de l’autre et l’on n’y prend point garde, il parle par des songes, par des visions nocturnes, quand les hommes sont livrés à un profond sommeil, quand ils sont endormis sur leur couche. Alors il leur donne des avertissements, il met le sceau à ses instructions afin de détourner l’homme du mal et le préserver de l’orgueil » (Job XXXIII, 14-17).

Si le Nord est le lieu où Dieu informe l’homme sur ce qu’il est, lui permettant de devenir lui-même, il est également un espace sacré où Il l’invite à répondre à son appel en le conviant à marcher vers l’accomplissement de sa vocation eschatologique. Il ne s’agit donc plus seulement de devenir ce qu’il est, mais d’accomplir également le projet ultime élaboré par l’Éternel, celui de participer à sa divinité, un devenir qui dépasse, bien évidemment, toute raison humaine. Ainsi, le Nord devient un espace de renoncement et de prise de distance par rapport à soi-même et à la lumière naturelle de la raison. C’est à cela que le Christ fit allusion lorsqu’Il s’adressa à saint Pierre en ces termes : « Passe derrière moi, Satan ! Tu me fais obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » (Matthieu XVI, 23). En effet, le Prince de ce monde déploie de très nombreux efforts pour s'opposer à cette expérience de transcendance, cherchant à maintenir l’homme dans les limites étroites de sa finitude. Pour s’opposer à cette attitude, une seule disposition est efficace : la foi.

Or, l’homme de foi « adhère » au projet de Dieu en disant « oui » à quelque chose qui le dépasse. Il n’est donc pas étonnant qu’on retrouve, dès le départ du parcours de la nef Nord, le baptistère où est célébré solennellement le baptême pour les enfants et les adultes appelés au mystère de la foi. On y célèbre un véritable rite initiatique qui établit un rapport nouveau avec Dieu, le baptisé devenant son enfant adoptif, relié au fond de son cœur à celui que les chrétiens appellent « Notre Père ». L'inscription du baptistère de Latran expose d’ailleurs cela en des termes fort éloquents. Ceci étant précisé, la forme des fonts baptismaux de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste, comme de la plupart des églises, évoque « la matrice de la génération », pour reprendre l’expression de Denys l’Aréopagite, et la source de vie qui nous alimente spirituellement, celle qui jaillissait au milieu de l’Éden et du temple de Jérusalem, dans les visions d’Ézéchiel (Ézéchiel XIII, 1) et de Zacharie (Zacharie XIII, 1), et celle qui sortit du corps divin, au Golgotha (Jean XIX, 34). Elle nous donne la vie éternelle et nous transforme en une source spirituelle pour le monde.

Le baptistère possède donc huit côtés, conformément à la tradition qui fait du nombre 8 celui du Christ rédempteur, du Christ glorieux. Si l’on en croit saint Ambroise, c’est le nombre de la vie nouvelle, de la résurrection ultime, anticipée par celle que confère le baptême. Dans cette même perspective, saint Clément d'Alexandrie affirmait que le Christ était placé sous le signe du 8, celui qui fait renaître. C’était d’ailleurs le huitième jour après sa naissance que l’enfant mâle juif devait être circoncis : « Au huitième jour on circoncira le prépuce de l’enfant. » (Lévitique XII, 3).

Le baptistère de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste
Le baptistère de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste

À travers le rite du baptême, nous retrouvons donc tout le processus par lequel nous sommes appelés à participer à l’intimité de Dieu, adhérant désormais à lui. Il est d’ailleurs intéressant de constater que dans la langue hébraïque, où chacune des lettres possède une valeur numérologique intrinsèque, le nombre 8 correspond à la lettre Heith, une lettre issue d’un ancien idéogramme représentant une clôture, un symbole qui incarne une délimitation marquant un espace d’intimité avec le divin, le lieu d’un rapprochement exceptionnel avec lui.

Notons enfin que la base du baptistère est en chêne (avec une inscription à la mémoire de William Moe, décédé en 1914), un arbre souvent associé à l’idée d’immortalité en raison de la dureté de son bois. Il est également un symbole privilégié de la rencontre avec l’Éternel. Ajoutons enfin que les fonts baptismaux sont en pierre et sont surmontés d’un couvercle en fer forgé.

Parcourons donc cette nef latérale Nord en étant soutenus par la foi qui nous incite à répondre à l’appel de Dieu. Elle supporte les sept premières stations du chemin de croix, associées par Dom Charles-Rafaël Payeur à la réception des dons de l’esprit.

X

« Dans le silence, je me force à être totalement présent à moi-même. Qui s’y emploie découvre d’abord que ce n’est pas agréable, car toutes sortes de pensées, de sentiments, d'émotions et d'impressions désagréables se manifestent alors. Ce sont des désirs et des aspirations refoulés, des colères contenues, des chances qu’on a laissé passer, des paroles omises ou maladroites qui se rappellent à nous. Fréquemment, les premiers instants du silence nous dévoilent un désordre intérieur, c’est la confusion de nos pensées et de nos désirs. Il est douloureux de supporter cette situation. Nous nous heurtons aux tensions internes, qui sont pour nous source d’angoisse. Certes, le silence ne suffit pas à éliminer de telles tensions. En nous taisant, nous faisons la découverte de ce qui se passe en nous. Le silence est comme un catalyseur de notre état ; nous n’avons pas d'illusion : nous voyons la réalité. » (Grün, Anselm, Apprendre à faire silence, Pensées pour vivre, Desclée de Brouwer, Paris, 2001, pp. 20-21).

Aussi, il n’est pas étonnant que le Nord mystique soit étroitement lié à cette expérience. C’est d’ailleurs la toute première chose que le futur chrétien demande à Dieu en s'engageant sur le chemin spirituel, comme nous le rappelle le rituel du baptême qui débute par l'interrogation suivante : « Que demandez-vous à l'Église de Dieu ? », une question à laquelle le candidat répond : « la foi ». Par cette vertu, il connaît un « moment de contact, d’adhésion, d’ouverture, d'abandon où le corps vibre, le coeur vibre, l’intelligence vibre ! » (Leloup, Jean-Yves, Aimer... Malgré tout, Rencontre avec Marie de Solemne, Dervy, Paris, 1999, p. 90. En effet, « il y a soudain comme un éclair... Nous ne comprenons plus rien, nous ne voyons plus rien, parce qu’il y a trop de clarté !... Et là effectivement, c’est le trou noir, c’est le trou blanc... C’est le Troublant ! Il s’agit alors de se laisser troubler. De se laisser troubler par le Troublant. Mais pour cela, il faut s'accepter troué ! [...] S'accepter troué, c’est s’accepter pour l'autre... C’est accepter la place de l’autre en moi. Nous n’arrêtons pas de chercher à boucher le trou, à combler notre rien, notre manque ! Alors que ce trou est simplement la place de l’autre en moi ! En fait, psychiquement, c’est une chance d’avoir des manques, d’être "troué" car c’est la place de Dieu. » (Ibid., pp. 90-91).

« Ici naît pour le ciel un peuple de haut lignage, l’esprit lui donne la vie dans les eaux fécondes. Pécheur, descends dans la fontaine sacrée pour laver ton péché : Tu descends chenu, tu remontes avec une nouvelle jeunesse. Rien ne sépare plus les re-nés, ils sont uns : Car un est le baptême, un l’Esprit, une la foi. Dans les eaux, la mère Église enfante, avec une virginale fécondité, ceux qu’elle met au monde par la vertu de l’Esprit. Si tu veux être pur, lave-toi dans ces eaux, quelle que soit la faute : péché d’origine ou faute personnelle. Ici est la source de la vie qui baigne l’univers tout entier : Elle a jailli de la blessure du Christ. Espérez le royaume, vous qui êtes nés en cette fontaine. Il ne suffit pas de naître pour accoster au pays de Dieu. Que personne ne s’effraie du nombre ou du poids de ses fautes : Et sera saint qui naîtra des eaux. » (Cité in Le baptême d’après les Pères de l’Église, Bernard Grasset Éditeur, Paris, 1962, p. 18).

Les Juifs " rattachent l'institution de ce rite à l'événement le plus important pour l'histoire du Salut qu'ait retenu la saga du grand patriarche : l'Alliance conclue par Dieu avec Abraham et sa descendance. La circoncision en devient le signe, que tout mâle doit porter dans sa chair en témoignage de son adhésion ; l'incirconcis sera "retranché d'entre les siens : il a rompu l'Alliance". " (Gérard, André-Marie, Dictionnaire de la Bible, Robert Laffont, Paris, 1989, p. 219).

C'est pourquoi Abraham, qui entra pour la première fois dans le pays où Dieu l'avait conduit, alla " jusqu'au Chêne de Moré " (Genèse XII, 6), un arbre oraculaire semblable aux antiques chênes de Dodone. Là, il rencontra Dieu qui fit de lui le père d'une multitude. C'est également sous le chêne de Mambré qu'il eut la révélation de la véritable nature de Dieu. En effet, " le Seigneur lui apparut au Chêne de Mambré, tandis qu'il était assis à l'entrée de la tente, au plus chaud du jour. Ayant levé les yeux, voilà qu'il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui. " (Genèse XVIII, 1-2). J'ai souvent eu l'occasion de vous présenter ce célèbre récit qui nous décrit le moment où Abraham reçut ces trois visiteurs énigmatiques, s'adressant à eux comme s'ils n'étaient qu'un seul et même être.

Les juifs y voient trois anges, alors que les chrétiens y perçoivent une allusion indiscutable aux trois personnes de la Trinité. Si ces trois personnages étaient parfois considérés, avant le Concile de Nicée (325), comme ayant été le Christ escorté par deux anges, ils furent en effet associés définitivement aux trois Personnes divines à la suite de ce Concile et des propos de saint Grégoire de Naziance (pour de plus amples précisions, se reporter à l'ouvrage de Dom Charles-Rafael Payeur, Aux sources de l'Amour, Éditions Théosis, Sherbrooke, 2004). Saint Ambroise et saint Augustin avaient d'ailleurs été particulièrement explicites à ce sujet, ayant affirmé qu'Abraham vit trois (personnes) en un seul (Dieu).

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Étape 04

La nef latérale Sud

« Vous êtes la lumière du monde. Une ville ne peut se cacher,
qui est sise au sommet d’un mont. Et l’on n’allume pas une lampe
pour la mettre sous le boisseau, mais bien sur le lampadaire, où

elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. Ainsi, votre

lumière doit-elle briller devant les hommes afin qu’ils voient vos

bonnes oeuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux. »

Matthieu V, 14-16.

La nef latérale Sud se trouve à droite, en remontant du fond de l’église. Étroitement associé à une dynamique de rayonnement, le Sud est lié à diverses formes d’implications sociales qui nous invitent à placer nos aptitudes et nos capacités au service de la communauté, partageant nos ressources pour le mieux-être de la fratrie. C’est un idéal qu’on a beaucoup de mal à envisager aujourd’hui, notre société moderne faisant presque de manière exclusive la promotion du bien-être individuel et des avantages personnels. La question sur toutes les lèvres est toujours la même : « Qu’est-ce que l’État peut faire pour moi ? », alors que celui qui est sensible à la dynamique incarnée par le Sud s’interroge plutôt de la manière suivante : « Qu’est-ce que je peux faire pour l’État, pour ma communauté ? ». À quoi bon en effet développer nos qualités personnelles, si celles-ci ne servent pas aux autres ? À ce titre, une question fondamentale était d’ailleurs toujours formulée, dans les sociétés traditionnelles, à l’enfant qui se préparait à devenir adulte : « Que vas-tu apporter à ta communauté ? ». Appelé à sortir d’un monde articulé autour de ses propres intérêts, le jeune devait alors s’ouvrir à une réalité plus vaste.

Nef latérale Sud de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste
Nef latérale Sud de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste

Dans de nombreuses traditions, le Sud est aussi mis en rapport avec l’été, la saison la plus chaude de l’année. Si le froid s’incarne, nous l’avons vu, dans une dynamique de rétractation, le chaud se matérialise plutôt dans un principe de dilatation. Si le froid favorise une tendance à l’introversion, faisant passer du milieu extérieur vers les mondes intérieurs, le chaud évoque, à l’inverse, une dynamique d’extraversion faisant quitter les plans intérieurs pour s'exprimer au-dehors. Ainsi, le Sud nous invite à nous investir sur le plan extérieur afin de rayonner la force qui nous anime à travers des paroles et des œuvres. L’homme du Sud est un être chaleureux qui communique aux autres l’énergie dont il est porteur, une énergie débordante. Qui n’a pas un jour été stimulé par le geste, le regard ou le simple sourire d’une personne qui croisa son chemin ?

De même, le Sud est mis en rapport avec l’heure de midi où le rayonnement de la lumière atteint son apogée. Nous sommes alors exaltés et nous exprimons pleinement ce que nous sommes, en toute vérité et en toute authenticité. En effet, midi est l’heure où il n’y a plus d’ombre, une réalité qui évoque tout ce que nous avons refoulé dans l'inconscient par crainte d’être rejetés par les personnes qui ont joué un rôle déterminant dans notre éducation.

Complémentaire au Nord, que nous avons associé à la vertu de foi, le Sud est associé à la vertu de charité qui concrétise la foi dans des œuvres, nous invitant à nous soucier d’abord de l’autre et de son salut. Martin Buber nous rappelle l’importance de cela à travers une histoire fort éloquente. Si la vie dans l’Esprit est tout entière tournée vers l’autre, une attitude que l’Apôtre désigne avec le mot grec agapè, cet amour fraternel va en outre jusqu’au sacrifice de soi. En fait, c’est l’amour que Sarah a enseigné à son époux Abraham lorsqu’il s’adressa à elle en ces termes : « Dis, je te prie, que tu es ma sœur. » (Genèse XII, 13).

Si la nef latérale Nord est associée au baptême, nous pouvons affirmer que celle du Sud est liée au sacrement de la confirmation qui perfectionne la grâce du baptême en favorisant son développement, de telle sorte que ceux qui sont devenus chrétiens par le baptême reçoivent la force de résister aux attaques du monde et de témoigner de l’amour tout autour d’eux. Fortifiant la foi dans leur coeur, afin qu’ils puissent confesser et glorifier le nom du Seigneur, le mot qui sert à désigner ce sacrement ne vient pas du fait que ceux qui ont été baptisés dans leur enfance sont ensuite conduits devant l’évêque pour « confirmer » la profession de foi que leurs parrain et marraine ont faite en leur nom au moment du baptême. En réalité, la confirmation tire son nom de ce que Dieu, par la vertu de ce sacrement, confirme en nous ce que le baptême a amorcé, et nous conduit à la perfection de la vie chrétienne. Non seulement ce sacrement confirme la grâce, mais il l'augmente également.

Considérant ce symbolisme du Sud, le Chapitre Général de la Fraternité Sacerdotale Saint Jean l’Évangéliste a fait installer, dès son arrivée dans les lieux, un grand support contenant des lampions proposés à la dévotion des fidèles. En effet, l'Église propose traditionnellement à ses fidèles des bougies votives qu’ils allument en formulant intérieurement un voeu. Demeurant quelques instants devant la flamme, ils prient avec intensité en demandant que soit exaucée leur requête. En allumant un lampion, le pèlerin de passage dans notre Église-Cathédrale exprime toutefois un souhait plus précis, celui de devenir une lampe allumée qui éclaire le monde, après avoir fait une démarche de foi qui l’a conduit à s’imprégner de la présence de Dieu devant le Maître-Autel.

En effet, il importe de rappeler ici « que l’on n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais bien sur le lampadaire, où elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. Ainsi votre lumière doit-elle briller devant les hommes afin qu’ils voient vos bonnes oeuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux. » (Matthieu V, 14-16). Le pèlerin s’associe alors à des milliers de croyants qui, depuis plus d’un siècle, ont fait de cette église un haut lieu de dévotion et de rayonnement de la lumière du Christ.

Lieu d’offrande d’un lampion à la sortie
Lieu d’offrande d’un lampion à la sortie de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste

Parcourons donc cette nef latérale Sud en étant animé de la charité qui nous incite à rayonner dans le monde tout l’amour qui luit en nos coeurs. Elle supporte les sept dernières stations du chemin de croix, associées par Dom Charles-Rafaël Payeur au développement et à la pratique des sept vertus.

X

« Après avoir marié son fils à la fille de Rabbi Eliezer, Rabbi Haïm de Tsans se présenta chez le père de la mariée, le lendemain du jour des noces : "Nous voici devenus parents, lui dit-il, et vous m’êtes désormais si proche que je peux bien vous dire ce qui met mon coeur au supplice. Voyez : mes cheveux ont blanchi et ma barbe est chenue, et je n’ai toujours pas fait pénitence !" – "Ah ! beau-père, lui rétorqua Rabbi Eliezer, vous ne pensez qu’à vous-même. Oubliez-vous un peu et songez au monde !" ». Et Martin Buber poursuit : « Voilà qui semble contredire tout ce que j’ai rapporté jusqu’ici de l’enseignement du Hassidisme dans ces pages. Nous avons entendu que chaque homme doit faire retour sur soi-même, qu’il doit embrasser sa voie particulière, qu’il doit unifier son être, qu’il doit commencer par soi-même ; or voici qu’à présent on nous dit qu’il faut s’oublier soi-même. Pourtant, il n’est que d’y prêter l’oreille plus attentivement pour constater que cette dernière exhortation non seulement s’accorde parfaitement avec les autres, mais qu’elle l’intègre dans le tout comme un élément nécessaire, un stade nécessaire, à la place qui lui revient. Il suffit de poser cette seule question : "Pourquoi ?" Pourquoi faire retour sur moi-même, pourquoi embrasser ma voie particulière, pourquoi unifier mon être ? Et voici la réponse : pas pour moi. C’est ce qui explique également l’exhortation du chapitre précédent : commencer par soi-même. Commencer par soi, mais non finir par soi, se prendre pour point de départ, mais non pour but ; se connaître, mais non se préoccuper de soi. » (Buber, Martin, Le Chemin de l’homme, Éditions du Rocher, Paris, 1999, pp. 41-42).

Il y a donc « des recherches de perfection qui conduisent aux antipodes de la véritable sainteté. Quand on dit que la vie religieuse, c’est la recherche de la perfection des gens qui font profession d’être parfaits, faisons bien attention. En plein cœur du Sermon sur la montagne, Jésus nous dit : "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait" (Matthieu V, 48). Il faut bien comprendre ; cela veut dire : Soyez père avec lui ! Donc portez le souci perpétuel de toute la communauté. La perfection du père, c’est précisément d’être tout entier donné à ses fils. » (Varillon, François, Vivre le christianisme, Éditions Bayard / Centurion, Paris, 1992, p. 217).

Ce jour-là, le Patriarche venait tout juste de découvrir la beauté de sa femme, alors qu’ils arrivaient au pays d’Égypte. Il avait également pris conscience que cette beauté risquait de susciter une certaine convoitise et de lui attirer des ennuis : « Quand il fut sur le point d’arriver en Égypte, il dit à Sarah son épouse : "Certes, je sais que tu es une femme au gracieux visage. Il arrivera que lorsque les Égyptiens te verront, ils diront : "C’est sa femme" ; et ils me tueront, et ils te conserveront la vie. Dis, je te prie que tu es ma sœur ; et je serai heureux par toi, car j’aurai, grâce à toi, la vie sauve. » (Genèse XII, 11-13).

Pour Sarah, renoncer à son statut d’épouse, en se présentant comme la sœur d’Abraham, exigeait un renoncement à son statut social et à tout ce qui pouvait la valoriser. Considérant les circonstances, cela l'exposait en outre à la convoitise des Égyptiens. Pourtant, elle n’hésita pas un seul instant à le faire pour enseigner à son époux jusqu’où l’amour du frère doit nous conduire. Devant Pharaon à qui elle fut amenée (Genèse XII, 14-15), elle refusa toutefois qu’on lui manque de respect, qu’on la viole et qu’on remette en question son alliance avec Abraham, symbole d’une alliance plus grande encore avec Dieu. Aussi, elle affirma avec force son statut d’épouse et fut reconduite auprès de son mari, nous enseignant que l’amour du prochain, bien qu’il implique de renoncer à tout, même à la vie, ne nous contraint pas à accepter qu’on nous manque de respect ou à renoncer aux exigences de l’alliance, à celles de l’amour.

Pour comprendre l’efficacité de ce rite, il suffit d'évoquer ce qui arriva aux apôtres le jour de la Pentecôte, préfiguration de la confirmation. En effet, nous savons qu’à l'heure de la Passion, les disciples du Christ furent effrayés au point qu’ils prirent la fuite au moment où ils virent arrêter leur Maître. Pierre lui-même, qui avait été désigné comme leur « chef », s'effraya à la voix d’une simple femme, et nia par trois fois qu’il était le disciple de Jésus (Marc XIV, 66-72). Tous se sont ensuite enfermés dans une maison, par peur des Juifs (Jean XX, 19). Encore craintifs et faibles, ils furent toutefois remplis du Saint-Esprit au jour de la Pentecôte et se mirent à prêcher hardiment, et en toute liberté, l'Évangile qui leur avait été confié, considérant qu’il n’y avait pas de plus grand bonheur que celui d’être jugés dignes de souffrir les affronts, la prison et les tourments pour le nom du Christ (Actes V, 41). Or c’est précisément ce que produit également le sacrement de la confirmation à l'origine de l'ordre de chevalerie et qui évoque déjà tous les idéaux chevaleresques qui s’y rattachent.

Dans cette perspective, le cardinal Villeneuve écrivait : « Que dites-vous en face du gros garçon indolent, irrésolu et pleureur, qui cède et s’affaisse devant la moindre contradiction et devant le moindre obstacle ? - Mais défends-toi, attaque ! lui crions-nous. Prends ton courage à deux mains ! Eh bien ! mes Frères, ce lâche, n’est-ce point communément chacun de nous. Devant la tentation, l'on n’a point de résistance, on faiblit, on se plaint, on se décourage. Se décourager, perdre son coeur et son courage, à cause des travaux de la vie chrétienne, à cause des épreuves, à cause des périls, à cause même des blessures : mais non ! N’est-ce point agir comme le grand garçon niais, mol et sans fierté ? Ô chrétien, mais prends donc ton courage à deux mains ! Ô confirmé, prends le Saint-Esprit à deux mains, prends sa crainte et sa force, sa piété et son conseil, sa science, son intelligence et sa sagesse, prends sa grâce victorieuse et sois toi-même un vainqueur. » (Cardinal J.-M.-R. Villeneuve, La Confirmation, Instructions prononcées en la Basilique-Cathédrale de Québec, Fidès, Montréal, 1946, pp. 109-110).

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Étape 05

Le chemin de croix

« Nul n’a de plus grand amour que celui-ci :
donner sa vie pour ses amis. »

Jean XV, 13.

L’origine de la dévotion du chemin de croix remonte au quatorzième et quinzième siècles. Les Franciscains, qui recevaient les fidèles, venus en pèlerinage à Jérusalem, pour participer à la passion de Jésus en cheminant sur un parcours allant du tribunal de Pilate au calvaire, prirent alors l’initiative d’étendre cette pratique à ceux qui ne pouvaient se rendre en terre sainte. Ceci étant, il s’agit d’une dévotion essentiellement catholique, celle-ci n’étant apparue qu’après le schisme de 1054. Comme le chemin de croix n’existe pas davantage dans l’Église anglicane, celui de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste ne fut installé qu’en 2012, à la demande de Dom Charles-Rafaël Payeur, après les restaurations des murs intérieurs de l’église. Il date de la fin du dix-neuvième et chacune de ses stations est constituée d’une peinture à l’huile, réalisée sur cuivre, sur fond d’or et trame de style gothique. La peinture sur cuivre présente l’avantage d’être moins fragile qu’une toile et de mieux résister aux variations de température. Chaque station est ornée d’un cadre en chêne massif, surmonté d’une croix, comme le prévoit la tradition.

La première station du chemin de croix
La première station du chemin de croix de l’Église-Cathédrale Saint Jean l’Évangéliste

Chaque station du chemin de croix symbolise une étape du chemin parcouru par le Christ lors de sa montée au calvaire. Le nombre de stations varia dans le passé, comme les thèmes illustrés. Il fallut attendre la fin du dix-septième siècle pour que leur nombre soit fixé à quatorze, par les papes Clément XII et Benoît XIV qui donnèrent au chemin de croix la forme qu'on lui connaît aujourd’hui. Les « stations » ainsi fixées rappellent des épisodes rapportés par les évangiles, ou des scènes empruntées à une tradition plus large, comme la rencontre avec Véronique, ou les trois chutes du Christ portant sa croix. Certaines scènes sont donc tirées des évangiles, alors que d’autres appartiennent à la tradition orale.

Chemin de croix

Les quatorze stations du chemin de croix

Ceci étant précisé, Dom Charles-Rafaël Payeur nous invite à revisiter chaque station, afin d’y percevoir autant d’étapes constituant un véritable parcours initiatique. Celui-ci favorise un véritable processus de divinisation de l’homme en lui indiquant la voie privilégiée de sa conformation au grand mystère de l’amour. Dans cette perspective, le canon traditionnel rassemble les scènes suivantes, chacune associée à un enjeu psycho-spirituel précis sur le chemin de l’amour :

Première station — Jésus est condamné à mort

Première station : Jésus est condamné à mort
Première station du chemin de croix

L’enjeu initiatique — Se tourner vers l’intérieur et faire silence pour s’ouvrir à une vie nouvelle, aux antipodes de l’esprit du monde.

« Les grands prêtres multipliaient contre lui les accusations. Et Pilate de l’interroger de nouveau : "Tu ne réponds rien ? Vois tout ce dont ils t’accusent !" Mais Jésus ne répondit rien, si bien que Pilate était étonné. » (Marc XV, 4-5)

L’attribut — L’attribut est le don de crainte qui consiste à craindre de s’éloigner de Dieu, cherchant à demeurer dans l'expérience de sa Présence.

Deuxième station — Jésus est chargé de sa croix

Deuxième station : Jésus est chargé de sa croix
Deuxième station du chemin de croix

L’enjeu initiatique — Accepter de mourir à son univers propre et à ses limites, pour accueillir une réalité nouvelle.

« Jésus sortit, portant sa croix, et vint au lieu du Crâne – ce qui se dit en hébreu Golgotha. » (Jean XIX, 17)

L’attribut — L’attribut est le don de piété qui consiste à valoriser pleinement la présence divine, louant Dieu pour les ressources qu’il nous prodigue.

Troisième station — Jésus tombe pour la première fois

Troisième station : Jésus tombe pour la première fois
Troisième station du chemin de croix

L’enjeu initiatique — Se libérer de la dynamique de l’avoir pour valoriser celle du don, première exigence de l’amour.

« Ce que j’ai, je te le donne… » (Actes III, 6)

L’attribut — L’attribut est le don de science qui consiste à connaître ce que je suis et les justes rapports que je dois entretenir avec la création et avec Dieu.

Quatrième station — Jésus rencontre sa mère

Quatrième station : Jésus rencontre sa mère
Quatrième station du chemin de croix

L’enjeu initiatique — Accepter l’ultime blessure qui remet en question notre vie et nous oblige à voir l’avenir de manière nouvelle.

« Vois, ton Fils qui est là provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de division ; et toi-même, ton cœur sera transpercé par une épée. » (Luc II, 34-35)

L’attribut — L’attribut est le don de force qui consiste à ne pas craindre de mourir à soi-même pour renaître différent.

Cinquième station — Symon de Cyrène aide Jésus à porter sa croix

Cinquième station : Symon de Cyrène aide Jésus à porter sa croix
Cinquième station du chemin de croix

L’enjeu initiatique — Reconnaître son impuissance à parvenir à une vie nouvelle sans la présence et le soutien de l’autre, sans la relation.

« Pendant qu'ils l'emmenaient, ils prirent un certain Simon de Cyrène, qui revenait des champs, et ils le chargèrent de la croix pour qu'il la porte derrière Jésus. » (Luc XXIII, 26)

L’attribut — L’attribut est le don de conseil qui consiste à aborder les problématiques de la vie conformément aux exigences de l’amour.

Sixième station — Sainte Véronique essuie le visage de Jésus

Sixième station : Sainte Véronique essuie le visage de Jésus
Sixième station du chemin de croix

L’enjeu initiatique — Ne plus valoriser les modèles de ce monde et se tourner vers des idéaux tout à fait nouveaux.

« Il a grandi sans beauté ni éclat pour attirer nos regards, et sans apparence qui nous eût séduits… » (Isaïe LIII, 2)

L’attribut — L’attribut est le don d’intelligence qui consiste à percevoir la gratuité du monde et renoncer à l’avoir, au pouvoir et au valoir.

Septième station — Jésus tombe pour la deuxième fois

Septième station : Jésus tombe pour la deuxième fois
Septième station du chemin de croix

L’enjeu initiatique — Se libérer de la dynamique du pouvoir pour valoriser celle de l’accueil, seconde exigence de l’amour.

« La puissance se déploie dans la faiblesse. » (2 Corinthiens XII, 9)

L’attribut — L’attribut est le don de sagesse qui consiste à savoir qu’il existe un primat de l’amour sur l’être, un primat de la relation sur l’être, une relation qui donne à Dieu d'exister.

Huitième station — Jésus rencontre les femmes de Jérusalem

Huitième station : Jésus rencontre les femmes de Jérusalem
Huitième station du chemin de croix

L’enjeu initiatique — Regarder différemment sa vie et s'engager à transformer ce qui n’est pas conforme aux exigences de l’amour.

« Se retournant vers elles, Jésus dit : "Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ! Pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants ! Car voici venir des jours où l’on dira : Heureuses les femmes stériles, les entrailles qui n’ont pas enfanté, et les seins qui n’ont pas nourri ! » (Luc XXIII, 28-29)

L’attribut — L’attribut est la vertu de prudence qui consiste à donner une orientation précise à sa vie, en fonction d’objectifs et de valeurs liés à sa vocation.

Neuvième station — Jésus tombe pour la troisième fois

Neuvième station : Jésus tombe pour la troisième fois
Neuvième station du chemin de croix

L’enjeu initiatique — Se libérer de la dynamique du valoir pour exalter celle d’une participation à la réalité de l’autre, troisième exigence de l’amour.

« Revêtez-vous de l’humilité dans vos rapports mutuels » (1 Pierre V, 5)

L’attribut — L’attribut est la vertu de tempérance qui consiste à sélectionner intelligemment ce qui me nourrit.

Dixième station — Jésus est dépouillé de ses vêtements

Dixième station : Jésus est dépouillé de ses vêtements
Dixième station du chemin de croix

L’enjeu initiatique — Renoncer à ses propres ressources, fruits de toute une vie, afin de les offrir à l’autre pour le soutenir et le valoriser.

« Quand les soldats eurent crucifié Jésus, ils prirent ses habits : ils en firent quatre parts, une pour chacun, et la tunique. » (Jean XIX, 23)

L’attribut — L’attribut est la vertu de justice qui consiste à rayonner ce que je suis, sachant échanger avec l’autre équitablement.

Onzième station — Jésus est cloué sur la croix

Onzième station : Jésus est cloué sur la croix
Onzième station du chemin de croix

L’enjeu initiatique — Renoncer à son projet propre, pour répondre pleinement à l’appel de l’autre.

« Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive. » (Marc VIII, 34)

L’attribut — L’attribut est la vertu de force qui consiste à ne pas craindre le changement, acceptant la remise en question au niveau de ses projets.

Douzième station — Jésus meurt sur la croix

Douzième station : Jésus meurt sur la croix
Douzième station du chemin de croix

L’enjeu initiatique — Se donner entièrement à l’autre, dans un renoncement à sa propre vie, afin de lui appartenir tout entier et d’en être rassuré.

« Et, jetant un grand cri, Jésus dit : "Père, en tes mains, je remets mon esprit". Ayant dit cela, il expira. » (Luc XXIII, 46)

L’attribut — L’attribut est la vertu de foi qui consiste à accueillir Dieu et son projet bien qu’il soit différent du mien.

Treizième station — Le corps de Jésus est détaché de la croix

Treizième station : Le corps de Jésus est détaché de la croix
Treizième station du chemin de croix

L’enjeu initiatique — Percevoir dans les épreuves qui semblent contredire le nouvel ordre du monde, les « signes » subtils de la puissance de l’amour.

« Quand ils virent qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais l’un des soldats lui perça le côté et il sortit aussitôt du sang et de l’eau. » (Jean XIX, 34)

L’attribut — L’attribut est la vertu d’espérance qui consiste à renoncer à tous ses espoirs humains pour n’orienter son désir qu’en l'accomplissement de la promesse de Dieu.

Quatorzième station — Jésus est mis au tombeau

Quatorzième station : Jésus est mis au tombeau
Quatorzième station du chemin de croix

L’enjeu initiatique — « Descendre » vers les autres et prendre soin d’eux, dans une attitude de compassion et de joie profonde.

« Nicodème vint aussi, apportant un mélange de myrrhe et d’aloès, d'environ cent livres. Ils prirent donc le corps de Jésus et le lièrent de linges, avec les aromates. » (Jean XIX, 39-40)

L’attribut — L’attribut est la vertu de charité qui consiste à soutenir le développement de l’autre et y trouver de la joie. Ces quatorze stations sont généralement disposées, depuis l’extrémité Est de la nef Nord, jusqu’à l’extrémité Est de la nef Sud, en passant par l’Ouest. Ce circuit, inversé par rapport à la circumambulation habituelle dans une église, montre que le parcours ainsi balisé est étroitement associé à la mort et ne sera pleinement accompli que dans l’expérience de la mort, au sens fort du terme. Dès lors, le chemin de croix se fait habituellement dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, bien que cela ne soit pas une règle absolue. Dans notre Église-Cathédrale, il est intéressant de noter que son point de départ se fait sous le regard de l’Ange, l’un des quatre Vivants. Il nous invite essentiellement à faire en sorte que notre action soit conforme aux engagements de notre foi. Il se termine sous le regard du Lion qui nous invite, pour sa part, à vivre pleinement le sacrifice de soi dans la pratique de la charité. La pratique du chemin de croix Avant de préciser des modalités plus techniques dans la pratique du chemin de croix, il importe de rappeler qu’il ne s’agit pas d’un chemin de pénitence douloureux et larmoyant, comme trop de fidèles l’ont malheureusement considéré au cours des siècles. En effet, cette dévotion a trop souvent évolué vers des formes de piétismes fortement empreintes de dolorisme. Le chemin de croix était alors vécu dans un état d’esprit qui pourrait se résumer ainsi : « Offre tes souffrances personnelles à Jésus qui a souffert pour tes péchés. ». Rien n’est pourtant plus contraire à la foi chrétienne qu’une telle vision des mystères de la Passion. En effet, le chemin de croix ne fut pas pour le Christ une simple avancée vers le lieu de son supplice. Chacun de ses pas, chacun de ses gestes et chacune de ses paroles matérialisèrent un aspect du mystère de la divinisation. Ainsi, le sacrifice de la croix n’a pas d’abord été vécu pour « enlever les péchés du monde », mais pour indiquer le chemin qui conduit l’homme à l’expérience de sa divinisation : « Celui qui veut marcher derrière moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. » (Mt XVI, 24). C’est d’ailleurs dans cette perspective que la croix fut pour le Christ une « heure de gloire ». De même, pour les chrétiens, elle est un chemin qui les prépare à une expérience de participation à la nature divine, ce qu’est le véritable sens du sacrifice de la croix : « …accordez-nous, selon le mystère de cette eau et de ce vin, de prendre part à la divinité de Celui qui a daigné revêtir notre humanité… » (Liturgie catholique traditionnelle, Messe de Saint Pie V). À cet égard, faut-il rappeler l’affirmation sans cesse répétée des Pères de l’Église, affirmation sur laquelle repose fondamentalement le christianisme : « Deus homo factus est ut homo fieret Deus. » (Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit fait Dieu). Dans cette perspective, le chemin de croix, loin de tout dolorisme malsain et déviant, devient un parcours de réflexion et de prière sincères portant sur le mystère de l’amour et de la renaissance. En effet, il est essentiellement au coeur d’une cérémonie qui nous fait revivre les événements de la passion du Christ en nous permettant de réfléchir sur sa signification, tout en méditant sur la manière de concrétiser les différents enjeux qu’elle incarne dans notre vécu quotidien. La pratique du chemin de croix est particulièrement fréquente lors des vendredis du carême, et, plus encore, le vendredi saint. Elle a bien souvent un caractère communautaire, étant accompagnée de divers chants et prières, dont la séquence du Stabat Mater Dolorosa. Cependant, il s’agit d’abord d’une pratique personnelle et privée. Sur un plan plus technique, le Chapitre Général de la Fraternité Sacerdotale Saint Jean l’Évangéliste propose aux pèlerins, de passage dans son Église-Cathédrale, de parcourir son chemin de croix en méditant sur le mystère correspondant à chacune des stations. En faisant cette déambulation, le corps est associé à la méditation, ce qui est fort important. La voie judéo-chrétienne a d’ailleurs toujours été celle d’un certain nomadisme. En ce qui concerne la durée des méditations, il n'y a pas d’exigences particulières. Il n’est pas davantage nécessaire de réciter des prières spécifiques, bien que Dom Charles-Rafaël Payeur propose un petit rituel, utilisant des prières qui évoquent clairement les enjeux associés aux différentes stations. Il peut évidemment être modifié selon la sensibilité de chacun.

X

Dès les premiers siècles, de très nombreux chrétiens voulaient marcher sur les pas du Christ, au lieu même de sa Passion, malgré les difficultés que représentait le fait de se rendre à Jérusalem. Ce type de pèlerinages était évidemment très populaire au cours de la semaine sainte. Après un temps d’occupation de la Terre Sainte par les Turcs, les pèlerinages reprirent de plus belle, grâce aux croisades qui avaient réouvert la route. Comme les Franciscains étaient les gardiens des lieux saints, en vertu d'un accord passé avec les Turcs, ils dirigeaient les exercices spirituels que les pèlerins faisaient à Jérusalem, sur la « Via Dolorosa » qui allait du tribunal de Pilate, dans la ville basse, jusqu'au saint sépulcre, en passant par le Golgotha. À partir du quatorzième siècle, les Franciscains commencèrent à faire des représentations des épisodes de la passion du Christ pour tous ceux qui ne pouvaient aller à Jérusalem. C’est ainsi qu’ils imaginèrent et diffusèrent la nouvelle dévotion du chemin de croix, comme ils l’avaient fait pour la crèche de la nativité. Ainsi, les pèlerins qui voulaient raviver leur souvenir de la ville sainte, ou ceux qui ne pouvaient s’y rendre, ont commencé à parcourir ce « chemin » dans les rues de leurs cités, comme s'ils étaient dans les rues de Jérusalem, s'arrêtant à chaque station pour méditer les étapes du parcours. Pour cela, l'itinéraire était évoqué par des croix, tout au long des chemins, ou par des tableaux lorsque la dévotion se faisait dans une église. C'est seulement sous le pape Clément XII, en 1731, que la permission fut ensuite donnée de créer des chemins de croix dans d'autres églises que celles des Franciscains. Saint Léonard de Port-Maurice en fut dès lors un ardent propagateur, au point où Benoît XIV dut même limiter la diffusion à un seul chemin de croix par paroisse. Le nombre de stations n’est évidemment pas arbitraire, puisque les nombres ont traditionnellement une signification qualitative. Pour en découvrir le sens, il importe de se référer à la tradition hébraïque où un rapport étroit existe entre les vingt-deux lettres de l’alphabet et les nombres, chacune possédant une valeur numérique intrinsèque. Ainsi, pour écrire le nombre 14, il faut utiliser la lettre Yod, de valeur 10, et la lettre Daleth, de valeur 4. Or ces deux lettres forment également le mot yad qui désigne la « main », celle-ci évoquant, sur un plan symbolique, un prolongement de l’esprit (symbolisé par la tête), et l'instrument de son action. C’est dans cette perspective que Ernest Aeppli écrit : « Les rêves de la main signifient notre activité. Celle-ci peut être fâcheuse et alors notre main est sale. Peut-être sommes-nous aussi impuissants que Lady Macbeth à laver le sang de notre faute. Les animaux, représentant nos impulsions "animales", peuvent nous mordre la main et paralyser de cette façon notre activité pendant un certain temps. » (Aeppli, Ernest, Les rêves et leur interprétation, Paris, Payot, 2002, p. 218). Plus précisément encore, la main incarne une action transformatrice, alors que le souffle exerce davantage une action créatrice. Ainsi, l’image du bras fut couramment employée pour représenter l’action de Dieu intervenant en vue de transformer le monde. Lorsque les auteurs de l’Ancien Testament font allusion à la main de Dieu, avec ses quatorze phalanges, elle évoque toujours l’action de l’Éternel dans la totalité de sa puissance et de son efficacité, agissant de manière à façonner le monde. La main apparaît donc comme un outil de transformation, façonnant la créature en l’ouvrant à quelque chose de plus grand. Dans cette perspective, le nombre 14 revêt un caractère bien particulier, en écho avec ce à quoi le chemin de croix nous invite. Plusieurs Père de l’Église ont formulé cela de diverses manières : En effet, « c’est là le motif pour lequel le Verbe de Dieu s’est fait homme et le Fils de Dieu, Fils de l’homme : c’est pour que l'homme (...) devienne fils de Dieu. » (Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 19, 1). De même, saint Basile considérait l'homme comme un « animal divinisable ». Ainsi, « l'homme est un animal qui a reçu la vocation de devenir Dieu... » (Paroles de Basile de Césarée rapportée par Grégoire de Naziance, in Clément, Olivier, Sources, Paris, Stock, 1982, p. 71). Dans la même perspective, saint Grégoire de Naziance affirmait : « Devenons Dieu par lui, puisque lui, à cause de nous, est devenu homme. » (Saint Grégoire de Naziance, Oratio, I), ou encore : « Il est devenu homme à cause de toi, en sorte que toi, par lui, tu deviennes Dieu. » (Ibid., XL, 45). En parlant de Jésus comme l’Incarnation de Dieu, il écrivit même : « Comment ne serait-il pas Dieu, celui par lequel, toi aussi, tu deviens Dieu. » (Ibid., XXXIX, 40). En effet, « il est devenu homme [...] afin que je devienne dieu, tout autant qu’il est devenu homme. » (Ibid., XXIX, 19). De même encore, saint Athanase, l’auteur d’un Credo que nous utilisons toujours, affirmait : « Dieu s’est fait porteur de chair, pour que l’homme puisse devenir porteur de l’Esprit. » (Saint Athanase, De Incarnatione 8, P. G. T26, col 996C). Ainsi, « le Logos est devenu chair afin que nous aussi, recevant de son esprit, nous puissions être divinisés. » (Saint Athanase, De Decr. Nic. Syn., 14). Saint Grégoire de Nysse fit même de la conformité de l’homme à Dieu un thème central de ses méditations. La béatitude, disait-il, « ne consiste pas à connaître Dieu, mais à avoir Dieu en soi. » (Cité in Van Campenhausen, H., Les Pères grecs, Paris, Éditions de l’Orante, 1963, p. 166), c’est-à-dire à devenir Dieu. Ainsi, « l’homme a été conçu avec ordre de devenir Dieu ! » (Saint Grégoire de Nysse, Discours catéchétique, chap. XXV, 2, Éditions Hemmer-Lejay, p. 119), car « Il s’est mélangé à notre être, pour que notre être pût devenir divin par son mélange avec le divin. » (Ibidem). Pareillement, saint Grégoire de Naziance voyait la mise en oeuvre du processus de déification de l’homme dans l'Incarnation du Christ : « Nous devenons divins par Lui », car il nous a fallu que « Dieu s’incarne et meure pour que nous puissions revivre » (Saint Grégoire de Naziance, Oratio, XLV, 21). Dès lors, « le Fils de Dieu accepte la pauvreté de ma chair afin de me faire entrer en possession des richesses de sa divinité... » (Saint Grégoire de Naziance, Homélie sur la Nativité, P. G. 36, col. 325). Toute la patristique grecque du quatrième siècle fut d'ailleurs profondément imprégnée de cette idée. Saint Jean Chrysostome accorda évidemment une place privilégiée au thème de la déification, comme nous le rappelle fort bien Lot-Borodine (Lot-Borodine, M., La doctrine de la déification dans l’Église grecque jusqu’au Xième siècle, RHR, Paris, 1932, p. 34.). Ce thème, en tant que but et corrélat de l'Incarnation, passa ensuite aux Pères du cinquième siècle et nous le retrouvons notamment sous la plume de saint Cyrille d’Alexandrie qui écrivit : « Si Dieu est devenu homme, l’homme est devenu Dieu. » (Saint Cyrille d’Alexandrie, Rom. Hom. IX, 3). Saint Maxime le Confesseur enseigna également cette même réalité : « Dieu a créé le monde pour y devenir homme et pour que l’homme y devienne Dieu par la grâce et participe aux conditions de l'existence divine. » (Evdokimov, Paul, La femme et le salut du monde, Paris, D. D. B., 1978, p. 39). En effet, « tout tient au chemin : nous sommes plus près du lieu recherché quand nous sommes en chemin que lorsque nous nous persuadons d’être arrivés à destination et n’avoir plus qu’à nous établir. Comme dit Edmond Jabès : "N’oublie jamais que tu es un voyageur en transit". » (Ouaknin, Marc-Alain, Concerto pour quatre consonnes sans voyelles, Éditions Balland, Paris, 1991, p. 161). Marc-Alain Ouaknin affirme d’ailleurs, à propos de l’être juif : « Être "homme du chemin", c’est en tout temps être prêt à se mettre en route : exigence d'arrachement, affirmation de la vérité nomade. Ainsi l’être juif s'oppose à l’être païen ; être païen, c’est se fixer, se ficher en terre en quelque sorte, s’établir par un pacte avec la permanence qui autorise le séjour et que certifie la certitude du sol. Le cheminement, le nomadisme répondent à un rapport que la possession ne contente pas. Se mettre en chemin, être en chemin, c’est déjà le sens des paroles entendues par Abraham : "Va-t’en de ton lieu natal, de ta parenté, de ta maison". » (Ibidem). Dans le même ordre d’idées, Nietzsche disait : « Seules les pensées qui nous viennent en marchant ont de la valeur. » (Nietzsche, Friedrich, « Maximes et traits », in Crépuscule des idoles, Paris, Gallimard, 1974, p. 34).

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Cette visite reprend la lecture symbolique transmise par Dom Charles-Rafaël Payeur.

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